TROISIÈME ÉPISODE

ou "Les moins connus du XIXème siècle...qui mériteraient bien mieux"

Émile GABORIAU (1832-1873), français, de médiocres études à La Rochelle, s'engage pendant sept ans dans l'armée puis la quittera en 1853 car hostile à la sévérité militaire. Il reprend ses études et "exerce divers métiers" (expression passe-partout, souvent utilisée dans les biographies d'auteurs de romans policiers pour définir le système "D" pour survivre quand les circonstances, quelles qu'elles soient, vous y obligent...), notamment, dans le milieu de l'imprimerie puis du journalisme, en 1858. Commence alors une carrière d'auteur de romans ; d'abord autour de vaudevilles sentimentaux, et, trente ans avant Courteline, d'hilarantes satires de la bureaucratie. qui ne plairont pas toutes au régime en place car jugées immorales !

La célébrité viendra, en 1865, avec la parution sous la forme de feuilletons, de "L'affaire Le Rouge"...Poe avait créé, en 1841, le genre policier avec ses nouvelles, notre Émile enfonce le clou, avec ardeur, humour et originalité, en donnant naissance aux véritables premiers romans policiers ! S'ils possèdent quelques petits aspects mélodramatiques désuets, ils démontrent, cependant tout le talent de l'auteur en tant qu'observateur de la société urbaine et rurale. Il décrit des portraits psychologiques d'une grande finesse qui évoluent dans de brillants romans aux péripéties haletantes. Ses héros, les policiers Tabaret et Lecoq, sont les précurseurs d'Hercule Poirot et de Sherlock Holmes...Jalousement admiré par Conan Doyle, il n'hésitait pas à faire citer le héros de Gaboriau, Lecoq, (policier...français!) par, suprême honneur, Sherlock Holmes, lui-même, dans une de ses enquêtes !...C'est dire si la finesse de ce génie mérite largement votre détours...Vous n'en reviendrez pas !

L'affaire Lerouge, 1865 (Le premier roman policier !...Et quel talent unique !) ; Le crime d'Orcival, 1867 (une enquête rigoureusement bâtie et aux portraits psychologiques d'une grande finesse !) ; Monsieur Lecoq, 1868 (véritable page d'histoire mélodramatique dans l'après Napoléon Bonaparte...sans presque s'en apercevoir !) ; La corde au coup, 1873 (un plongeon dans les moeurs de la noblesse et la bourgeoisie rurale par le biais d'une enquête finement tricotée...) ; L'argent des autres, 1873 (l'affaire Bernard Madoff au XIXe siècle vue de l'intérieur ! La géniale construction d'un château de cartes...) ; Le petit vieux des Batignolles, 1876 (classique mais succulent...Et la dernière nouvelle est une perle démoniaque !).

Si avec ça, vous n'êtes pas convaincu de l'impérieuse nécessité d'aller, au moins, déguster quelques chapitres de notre Émile adoré...

Eugène SUE (1804-1857), français, fils de grands bourgeois et ayant pour marraine Joséphine de Beauharnais, il sera pourtant qualifié de "Roi du roman populaire" ! C'est avec "les Mystères de Paris", roman social publié sous la forme de feuilletons de 1842 à 1843, qu'on lui attribuera une responsabilité dans les évènements révolutionnaire de 1848, se déclarant lui-même "socialiste"...Ce qui lui vaudra d'être enterré, en 1857, à l'écart du cimetière d'Annecy, dans le carré des condamnés...Si vous souhaitez connaître la signification de "La cours des miracles", une seule solution, lisez :

Les mystères de Paris, (1842).

Icône du support
Gilbert Keith CHESTERTON (1874-1936), britannique, a créé en 1910, avec le Père Brown, un personnage de prêtre qui aborde, avec délectation et humour, les mystères qui surgissent. Ellis Peters s'en inspirera pour l'écriture des enquêtes de Frère Cadfael et où le surnaturel semble vouloir s'imposer...mais, où toute la lucidité d'un "croyant" fait merveille ! Il polémique, donne son avis, toujours avec talent, sur les sujets les plus divers : la littérature, , l'art, la poésie, la politique (apôtre d'une variante du socialisme, le "distributisme") ou la religion (converti en 1922 au catholicisme romain). Le Père Brown, interprété à l'écran par Alec Guinness, est un petit homme sympathique et d'aspect insignifiant. Mais sous l'inoffensif se cache une intelligence pénétrante qui favorise, comme méthode d'investigation, l'analyse psychologique de l'atmosphère plutôt que les indices matériels...

La sagesse du Père Brown, 1914.

Edgar WALLACE (1875-1932), britannique, fils illégitime d'une actrice, élevé par une poissonnière avec ses dix enfants, il quitte l'école à douze ans et s'engage très tôt dans l'armée et est envoyé en Afrique du Sud durant sept ans. Correspondant de l'agence Reuter et correspondant du Daily Mail, il est ruiné à la suite d'un article diffamatoire...et des conséquences du procès. Il écrit alors son premier roman, "Les quatre justiciers", des justiciers impitoyables, tel Zorro, en marge de la loi, qui, sans être un grand succès, est le départ d'une production fleuve de cycles divers et variés de polars d'action ou d'aventures. Les énigmes permettent l'affrontement, certes manichéen, du bien, le héros méritant, et du mal, le malfrat haïssable. Elles révèlent cependant des scènes trépidantes, dans un style cinématographique qui mérite le détours !

La loi des quatre justiciers, 1921.

Earl Derr BIGGERS (1884-1933), américain qui connaît la célébrité, en 1925, avec son héros, Charlie CHAN, enquêteur sino-américain de la police d'Honolulu (Hawaii). Jusqu'alors, dans la littérature policière, les orientaux étaient représentés sous les traits de criminels cruels et sournois, à l'instar du ténébreux Fu Manchu...Charlie CHAN, quant à lui, est plein d'humour débonnaire, de nonchalance apparente, de grande courtoisie et de sagesse...Je vous recommande ses aphorismes orientaux truculents qui conservent tout leur charme.

La maison sans clefs, 1925 ; Le perroquet chinois, 1926 ; Derrière le rideau, 1928 ; Le chameau noir, 1929 ; Á la rescousse, 1930 ; Le gardien des clefs, 1932.

Raymond CHANDLER (1888-1959), américain, élevé en Angleterre par sa mère divorcée, créateur du héros Philip Marlowe, incarné à l'écran, par un certain Bogart, Humphrey. On dit de lui qu'il fit sortir le polar des salons pour l'emmener dans la rue. Il meurt d'une pneumonie, quatre ans après une tentative de suicide et une vie fortement alcoolisée...Il fut traduit par les Vian, Michelle et Boris.

Les ennuis c'est mon problème, intégrales des nouvelles depuis 1933 ; Le grand sommeil, 1939 ; La dame du lac, 1943 ; Meurtre à la douzaine, 1948 ; Sur un air de navaja, 1954.

Arthur UPFIELD (1888-1964), né en Angleterre, des études mouvementées, australien dès 1911 où, malgré des lettres de recommandation qui pouvaient lui assurer un bon emploi, il préfère vivre dans le bush comme gardien de troupeaux, chercheur d'or, négociant en perles, mineur, trappeur, berger puis va vadrouiller pendant trois ans dans une roulotte tirée par des chameaux...Il s'inspire de ses expériences pour créer un personnage d'un genre nouveau, le détective métis baptisé Bonaparte. Son statut de métis lui permet d'être accepté par les deux communautés. Par le biais d'intrigues divertissantes, il nous fait pénétrer dans des paysages magnifiques et sauvages et au coeur d'une vie rurale soumise au feu, à la sécheresse et aux inondations. L'auteur y décrit, avec empathie, le mode de vie et les coutumes des aborigènes et ouvre la voie au roman policier ethnologique qu'empruntera plus tard Tony HILLERMAN (voir plus tard).

L'os est pointé, 1938.

S.S. VAN DINE (1888-1939), américain, élève brillant, critique d'art et de littérature et créateur du héros, Philo Vance, en 1926. Son personnage, détective amateur s'attache aux indices psychologiques et, d'un caractère un peu snob, méprise les policiers et les "classes inférieures" qu'il est obligé de côtoyer...L'auteur, en théoricien arrogant, fut le premier à codifier le genre policier, en publiant, en 1928, "les vingt règles du roman policier" !

Le fou des échecs, 1929.

James Mallahan CAIN (1892-1977), américain, élève brillant (lui aussi !)...puis les "petits boulots", chanteur lyrique, reporter, enseignant en mathématiques. En 1931, il part pour Hollywood où il restera dix sept ans, écrivant des scénarios pour les principales compagnies de cinéma. En 1934, il fait paraître son premier roman "Le facteur sonne toujours deux fois". Ce récit, brutal, d'un drame passionnel inspira le cinéma. Il est écrit dans un style direct, utilisé ici pour la première fois, dont sont supprimés les "dis-je" et "dit-il". Incontournable écrivain de romans noirs qui plongent sans concession dans la société américaine, son style réaliste teinté de fatalisme et ses personnages, "loosers" sans manichéisme, inspirèrent Albert Camus.

Retour de flamme, 1981.

Dashiell HAMMETT (1894-1961), américain, quitte l'école à quatorze ans car, on père, malade, ne peut plus travailler. Des "petits boulots", contracte la tuberculose, obtient une pension et est obligé de fréquenter les sanatoriums à vingt-cinq ans. De 1915 à 1922, il est détective à l'agence Pinkerton ce qui lui fournira la matière première de ses futurs romans. Il quitte l'agence, d'une part, en raison de son état de santé mais aussi, car elle utilise ses hommes comme briseurs de grève, orientation idéologique que rejette l'auteur. Dès la parution de ses premières nouvelles en 1929, il devient, de fait, le chef de file, de "hard boiled" ou "dur à cuire", plus facile que "dur à bouillir". Le style est neuf et percutant. Les sujets, la violence de la guerre des gangs, la prohibition et les scandales politiques. On ne se soucie pas uniquement de résoudre une énigme...Son engagement aux cotés de la gauche américaine lui vaudra d'être "soigné" par les années noires du maccarthysme : livres retirés des bibliothèques, ruine financière, six mois de prison en 1951, la maladie fera le reste. Il meurt dix ans plus tard.

Le faucon maltais, 1930 (réalisé en 1941 par John Huston. Le "privé", Spade, est incarné par Humphrey Bogart !) ; L'introuvable, 1934 ; La femme dans l'ombre, 1952.

Peter CHEYNEY (1896-1951), britannique, élève médiocre mais clerc de notaire puis acteur. Officier durant la première guerre mondiale puis bookmaker sans succès. En 1926, lors de la grève générale des ouvrier anglais, notre ami Peter, connu pour ses opinions racistes et conservatrices, joue les briseurs (...contrairement à Dashiell Hammett). Créateur du héros, Lemmy Caution, incarné par Eddy Constantine "qui aimait les cigarettes, le whisky et les p'tites pépées"...C'est un héros d'action, cynique, infatué de lui-même, décontracté et machiste, favorable à une justice où plus le châtiment est rapide et violent, plus il est efficace !...Mais alors, "Pourquoi en parler ?" Me direz-vous...Un tel succès s'explique d'une part, en replaçant ces oeuvres dans le contexte de l'après-guerre, et d'autre part par les bavardages incessant du protagoniste qui commente ses agissements dans un langage assez savoureux. Mais également, grâce aux traductions, très libres, de Georges Duhamel qui a choisit deux polars de l'auteur pour inaugurer sa nouvelle collection "Série Noire" en 1945.

La môme vert-de-gris, 1937 ; Récits de l'ombre (compilation de polars de guerre radicalement anti-nazi et comportant le mot "dark" dans le titre...).

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Horace McCOY (1897-1955), américain, mécanicien automobile à seize ans, vendeur itinérant, chauffeur de taxi, héros de l'aviation en 14-18. Après la démobilisation, il est reporter et chroniqueur jusqu'à la crise de 1929 où il pert son emploi et c'est reparti pour les "petits boulots": ouvrier saisonnier, piquet de grève professionnel, garde du corps, serveur de soda, videur dans un marathon de danse...Á partir 1931, il est scénariste à Hollywood. Parallellement, il écrit son premier roman noir, "On achève bien les chevaux", 1935, montrant jusqu'au l'humain peut s'avilir pour, juste, manger...Puis, "Un linceul n'a pas de poche", 1937, mettant en cause la liberté de la presse et qui dresse un violent réquisitoire contre la corruption, les mouvements fascistes, le racisme et l'hypocrisie. Ensuite, "J'aurais du rester chez nous", 1938, où l'auteur règle ses comptes avec Hollywood, cité du rêve, véritable repaire de rat où règne la loi de la jungle...Adulé en France, il n'a jamais été accepté dans son pays en raison de sa dénonciation systématique du rêve américain, le vilain.

J'aurais dû rester chez nous, 1938.

Riley BURNETT (1899-1982) américain, étudiant en journalisme, ambition littéraire dès sa jeunesse, en 1928 découvre Chicago et son monde des gangs qui lui inspirera "Le petit César", 1929, qui fut son premier roman et un immense succès. En 1932, il co-signe le scénario de "Scarface". Il écrit, en 1949, un autre chef d'oeuvre, "Quand la ville dort". Il fut adapté en 1950 par John Huston, premier volet d'une trilogie mémorable, où la ville est le lieu où se tissent les rapports qui lient la criminalité et le pouvoir politique, l'argent et la corruption.

Le petit César, 1929.

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Erich KASTNER (1899-1974), allemand, instituteur issu d'une famille modeste, spécialiste universitaire de la littérature allemande. En 1928,paraît "Émile et les détectives", polar pour la jeunesse (en 1928 !) qui le rendra célèbre dans son pays et même au-de-là...Il figure parmi les chefs-d'oeuvres du genre (depuis 1928 !) par sa fraîcheur, sa simplicité et son ton novateur, tout empreint d'humour et de tendresse pour les personnages. On retrouve le même esprit dans un court récit policier pour adultes, "la miniature volées", 1935. C'est l'année où les romans et les poésies de ce polémiste humoriste et antifasciste sont brûlés par les nazis. Il reste cependant en Allemagne et, sous un pseudonyme, participe à la réalisation du scénario du "Baron de Munchausen", 1943. Il est fêté, après la fin de la guerre, comme l'un des écrivains allemand les plus importants du XXe siècle.

La miniature volée, 1935 ; Le petit homme, 1963 ; Les gens de Schilda, 1977.

Cette présentation a été possible grâce à l'aide, incontournable et enrichissante, du Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède dont nous ne pouvons que vous encourager à vous nourrir et vous abreuver...sans modération aucune ! Elle complétera amplement cette approche succincte.